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Monsieur Teste (Valéry, Paul)

  • 1 janv. 2020
  • 3 min de lecture

Dernière mise à jour : 1 nov. 2020


Gilles : Lecture de cet essai du fin XIXe pour découvrir un auteur français réputé. A la fois séduit par l'originalité du propos et du récit, par la poésie qui s'en dégage mais aussi resté un peu à distance par le procédé très intellectuel qui rend l'ensemble un peu froid. Il reste malgré tout de très beaux passages et un personnage original comme ceux de Beckett.


Critique : Monsieur Teste est un intellectuel, mais un vrai de vrai, un pur et dur, pas un fanfaron qui perd son temps à écrire des livres ou à étaler sa science. Il se moque éperdument de l'image qu'il peut donner aux autres et rien ne semble plus le dégoûter que les influences sentimentales et illogiques. Une sorte d'anti-communicant. Une seule chose l'intéresse au fond et il y consacre toute sa pensée : Lui, son Moi, le vide. Plusieurs petits textes, écrits à des époques différentes, composent cet ouvrage. Des narrations classiques, des lettres, des extraits d'un log-book, un portrait philosophique, des aphorismes, qui tous ont pour sujet Monsieur Teste. Et c'est toujours un plaisir de retrouver l'univers poétique de Paul Valéry, ses pensées sur le narcissisme, la solitude, le destin, l'agitation du monde. Car cette étude de cas est en fait de la poésie. Extraire une citation est un vrai casse-tête quand ce n'est pas une indélicatesse tellement tout se tient, s'enchaîne naturellement et semble lié comme des notes de musique. Valéry est comme Mallarmé, dont l'influence est palpable ici ; il vous oblige à le lire attentivement pour essayer de comprendre Monsieur Teste, cet homme qui force l'admiration de son rare entourage. Mais peu importe que l'on trouve des vérités profondes ou non, car le summum de cette lecture arrive quand on entend la musique de Valéry et qu'on se laisse bercer par ses phrases comme si elles étaient insignifiantes, comme un air familier qui reviendrait inopinément en tête.


Extraits

La bêtise n’est pas mon fort. J’ai vu beaucoup d’individus, j’ai visité quelques nations, j’ai pris ma part d’entreprises diverses sans les aimer, j’ai mangé presque tous les jours, j’ai touché à des femmes. Je revois maintenant quelques centaines de visages, deux ou trois grands spectacles, et peut-être la substance de vingt livres. Je n’ai pas retenu le meilleur ni le pire de ces choses : est resté ce qui l’a pu.



Voyez-vous, Monsieur, il faut ne pas se connaître aux délices pour les désirer séparer de l'anxiété. Si naïve que je sois, je me doute bien de ce que perdent les voluptés d'être apprivoisées et accommodées aux habitudes domestiques.



Ma solitude - qui n’est que le manque depuis beaucoup d’années, d’amis longuement, profondément vus ; de conversations étroites, dialogues sans préambules, sans finesses que les plus rares, elle me coûte cher. - Ce n’est pas vivre que vivre sans objections, sans cette résistance vivante, cette proie, cette autre personne, adversaire, reste individué du monde, obstacle et ombre du moi - autre moi - intelligence rivale, irrépressible - ennemi le meilleur ami, hostilité divine, fatale, - intime..



Paris enferme et combine, et consomme ou consume la plupart des brillants infortunés que leurs destins ont appelés aux professions délirantes… Je nomme ainsi tous ces métiers dont le principal instrument est l’opinion que l’on a de soi-même, et dont la matière première est l’opinion que les autres ont de vous. Les personnes qui les exercent, vouées à une éternelle candidature, sont nécessairement toujours affligées d’un certain délire des grandeurs qu’un certain délire de la persécution traverse et tourmente sans répit. Chez ce peuple d’uniques règne la loi de faire ce que nul n’a jamais fait et que nul jamais ne fera. C’est du moins la loi des meilleurs, c’est-à-dire de ceux qui ont le cœur de vouloir nettement quelque chose d’absurde… Ils ne vivent que pour obtenir et rendre durable l’illusion d’être seuls, - car la supériorité n’est qu’une solitude située sur les limites actuelles d’une espèce. Ils fondent chacun son existence sur l’inexistence des autres, mais auxquels il faut arracher leur consentement qu’ils n’existent pas.


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© 2016 par Gilles Gomond

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